Le chat du jeu de quilles – Tome 1

Le chat

Je vous parle depuis quelque temps de mon livre à paraître au mois de juin… et je sais que la curiosité de certains commence à atteindre des sommets ! Alors pour vous aider à patienter, voilà le début de ce qui sera le premier tome d’une trilogie intitulée : Le chat du jeu de quilles.

*****

« Veuillez décliner votre identité. Nom, prénom, date de naissance.

— Je m’appelle Linard, Madame le Juge. Marc Linard, comme vous le savez déjà. Je suis né le 15 mars 1959. Et c’est une putain d’histoire que je vais vous raconter. Sacrément bizarre… Une histoire de chat, de quilles, et de meurtres. Un putain de mélange.

— Monsieur Linard, si vous pouviez arrêter de dire putain toutes les cinq secondes, j’apprécierais.

— Bien, Madame le Juge. Comme vous voudrez. Je vais essayer, mais je ne vous promets rien…

— Essayez donc, Monsieur Linard. Essayez donc… Et dites-moi tout ce que vous savez. »

Elle en a de bonnes, la juge d’instruction… Dire tout ce que je sais… Mais par où commencer pour être sûr qu’elle comprenne ?

« Il va falloir remonter un peu dans le temps, pour planter le décor. Sinon, ça ne va pas être très clair…

— Eh bien, remontez, Monsieur Linard. Aussi loin que nécessaire. Mais ne musardez pas trop en route ; vous savez que le temps presse : nous avons une affaire à résoudre. »

*****

Journaliste, j’avais fait les frais, à cinquante-trois ans, d’une restructuration au sein du quotidien national qui m’employait. L’essor d’Internet rendait la vie difficile à la presse papier. C’était ce que tout le monde disait.

C’était surtout un excellent prétexte pour éclaircir les rangs des équipes et augmenter d’autant les dividendes versés aux actionnaires. Mais tout cela n’avait finalement que peu d’importance à mes yeux.

De toute façon, j’étais fatigué.

Fatigué de ce métier qui m’imposait une perpétuelle course en avant. Fatigué de ma vie à Paris.

Pourtant, j’ai toujours aimé cette ville.

Jeune homme, c’est avec un enthousiasme débordant que je suis, comme on disait alors, « monté à Paris ». Paris, capitale de la France, ville lumière, lieu de tous les possibles. Mais Paris m’a dévoré trente-cinq ans de vie et m’a laissé usé par l’éclat des néons.

Mon médecin me le répète à l’envi :

« Monsieur Linard, vous n’avez plus vingt ans ! »

Au début, je prenais un air offusqué qui lui faisait hocher la tête. Et puis, doucement, insidieusement, les mots se sont incrustés dans mes neurones, y faisant leur place, se rappelant à mon bon souvenir lorsque de nouveaux cheveux blancs ou de nouvelles rides s’invitaient dans mon reflet, sur le miroir de ma salle de bain.

Effectivement, je n’avais plus vingt ans. J’en avais même trente-trois de plus.

« Dites trente-trois ! »

Même ces mots me rappelaient mon âge : depuis combien d’années ne les avais-je pas entendus ? Quand j’étais enfant, pourtant, c’était par ces mots que commençait toute consultation digne de ce nom.

Les médecins, eux non plus, n’ont plus vingt ans.

 

Je n’avais pas été vraiment licencié de mon journal. Les choses avaient été faites de façon beaucoup plus sournoise. Il faut les comprendre, aussi, les responsables des ressources humaines ! Vous vous voyez, vous, annoncer de but en blanc : « Écoute, mon vieux, tu nous coûtes trop cher, avec ton ancienneté ; on va te remplacer par un petit jeune trop content de bosser pour rien, histoire de faire ses preuves ! » ?

Vous auriez du mal, non ? Eh bien, eux aussi. Même si c’est leur boulot. Alors ils enrobent un peu.

« Écoute, Marc, on voit bien que tu as moins la pêche qu’avant… C’est normal, à ton âge, avec tout ce que tu as donné au journal depuis trente ans ! Il serait temps de penser un peu à toi, non ? Qu’est-ce que tu dirais d’une rupture conventionnelle ? »

Ah, la rupture conventionnelle… Une belle invention du xxie siècle. À mi-chemin de la démission et du licenciement, une espèce de divorce à l’amiable entre une entreprise et un salarié, qui évite à l’une d’avoir trop de frais et permet à l’autre de bénéficier des allocations chômage.

Sur le papier, c’est un truc génial. Et croyez-moi, pour ce qui est du papier, je m’y connais ! Mais même bien présenté (et comme on dit : « bien présenté, moitié vendu ») le truc en question a du mal à cacher qu’il est surtout une bonne affaire pour l’employeur.

Tout l’art du responsable des ressources humaines, c’est donc de montrer au salarié tous les points positifs pour lui… et de passer soigneusement sous silence ceux qui le sont moins.

Avec moi, ça a marché du tonnerre. Mais comme je le disais, de toute façon, j’étais fatigué. Il n’y a pas eu besoin de me secouer beaucoup pour me faire tomber de l’arbre.

Je me suis donc retrouvé plein de temps libre, muni d’un petit pactole et de quelques économies que j’avais malgré tout réussi à faire. Tout cela me permettait de voir venir en attendant tranquillement la retraite.

 

La première semaine, je n’ai quasiment pas bougé de chez moi. La fatigue m’était tombée dessus, comme un nuage de criquets sur l’Afrique subsaharienne, dévorant tout sur son passage et me laissant exsangue, tout juste capable de descendre mes trois étages sans ascenseur pour aller faire quelques courses chez l’épicier du coin de la rue, avant de passer la journée à me traîner de mon lit au réfrigérateur.

Mon médecin avait décidément raison : je n’avais plus vingt ans.

La semaine suivante, j’ai commencé à tourner en rond dans mes trente-cinq mètres carrés. Les criquets avaient quitté mon dos. Désormais, je me faisais l’effet d’être une espèce de cobaye enchaîné à sa roue, s’obstinant à la faire tourner de plus en plus vite, ne sachant même plus comment en descendre.

C’est à ce moment-là que l’idée a commencé à germer dans ma tête.

Quitter Paris. Voilà ce que je devais faire !

Mais quitter Paris pour aller où ?

Célibataire endurci, je n’avais quasiment plus de famille et très peu d’amis. Personne ne m’attendait ou ne m’attirait nulle part. Comment choisir où aller ?

Ce fut l’une de mes anciennes collègues du journal qui finit par allumer la mèche à partir de laquelle allait se dérouler toute cette histoire.

À suivre

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avril 20, 2014

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    • Bonjour Hubert,

      En cliquant sur « À suivre », tu accèdes déjà à quelques pages de plus… pour patienter jusqu’au 1er juillet 🙂

      Florence

  • bonsoir Florence, belle petite mise en bouche, pour la suite je saurai où te trouver sur le marché de pays … à bientôt

  • Bonsoir Florence,
    Pour un coup de maître, c’en est un ! J’aime déjà beaucoup le style, enlevé.
    Je me tâte encore pour savoir si je prends sur Nenet ou si j’attends le papier… J’aime bien le papier et le chat aussi sûrement.
    Que me conseilles-tu ?
    Félicitations.
    Très cordialement.
    Sophie

    • Bonsoir Sophie,

      Ce que je te conseille ? Les deux ! Si tu achètes le numérique sur Amazon, je te fais cadeau des frais de port sur le papier 🙂
      Papier qui est d’ores et déjà disponible, entre nous soit dit 😉
      À bientôt

      Florence

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